
Les
questions les plus saisissantes du premier débat démocrate YouTube (« YouTube
Democratic Presidential Debate ») ont été soulevées par des personnes
touchées par la maladie. Deux frères de
l’Iowa, se sont filmés donnant à manger à un parent atteint d’Alzheimer,
demandant aux candidats : « Qu’allez-vous faire pour combattre cette
maladie dès aujourd’hui ? » Une femme de 36 ans du Long Island apparaît à l’écran pour dire qu’elle espère
d’ici peu vaincre son cancer du sein, elle enlève une perruque qui révèle une
tête chauve et demande : « En tant que nouveau président des
Etats-Unis, qu’allez vous faire pour baisser le coût des médicaments préventifs
ou mieux, en assurer la gratuité ? »
L’apport
de ce format YouTube est considérable au niveau de la forme du débat :
vivant, presque divertissant, plus interactif et plus démocratique avec la
participation directe des citoyens dans un débat conventionnel. L’immense battage médiatique précédant le
débat n’a pas entièrement tenu ses promesses, mais était une des preuves que
les temps des débats changent, même si le changement reste lent. Au final, même les témoignages les plus poignants ont eu du mal à faire bouger les
candidats, un peu trop rigides et rivés à leurs podiums.
Le
débat était visiblement plus animé qu’un face-à-face habituel. Ni la sélection des vidéos par CNN ni le fait que l’élection soit encore à seize
mois d’ici, a pu enlever l’originalité d’esprit du format YouTube. Quitte à poser des questions dont les huit candidats
à la candidature ont par avance les réponses, autant les poser en vidéo par
l’intermédiaire d’un « bonhomme de neige » demandant ce que feront ses
« enfants » en plein réchauffement climatique.
Malgré
la diversité et l’intérêt des questions posées, les réponses des candidats
étaient elles toujours aussi stéréotypées. Dennis Kucinich a répondu au bonhomme de neige en sortant un discours des
plus évasifs, commençant par : « Pour comprendre le réchauffement
climatique, il faut d’abord comprendre le réchauffement en Iraq », faisant
référence à la guerre mais ignorant le fait que son interlocuteur avait fondu à
l’écran, se répandant en une immense flaque.
Un
commentaire plus inquiétant est venu à la moitié du débat quand les candidats
ont été confrontés à un citoyen de type ‘mainstream’ rarement présenté à la
télévision américaine. Un homme du
Michigan demande aux candidats ce qu’ils pensent du « gun control »
(contrôle des armes) et dit s’inquiéter, lui et plusieurs de ses compatriotes
pour leurs « bébés ». Il montre
alors à l’écran son « bébé », une grosse arme de guerre semi-automatique. Malaise dans l’assemblée.
Aux
moments les plus forts le format a touché son audience. Deux femmes, Mary et Jenn de Brooklyn se sont
filmées en close-up pour demander « Si vous étiez président des Etats-Unis,
nous permettriez-vous de nous marier …. L’une avec l’autre ? » Les
candidats favoris aux primaires sont encore opposés au mariage gay, mais ont eu
du mal a dissimuler leur embarras face à l’amour de ces deux femmes.
Clou
de la soirée : une vidéo du Darfour où des humanitaires américains posent
leurs questions depuis un camp de réfugiés peuplé d’enfants. Selon le sénateur Joseph Biden les
Etats-Unis doivent de toute urgence envoyer des troupes au Darfour car
« ces enfants seront morts si l’on attend une issue diplomatique ». Les représentants des partis politiques américains,
lorsqu’ils débattent de la guerre et des génocides n’ont généralement pas l’habitude
de voir les victimes réelles ou potentielles sous leurs yeux. Le débat YouTube a eu pour mérite de montrer
le réel et de véhiculer une grande charge émotionnelle.
Aujourd’hui
la démocratie américaine vit des moments difficiles. Alors que beaucoup de citoyens se sentent
délaissés par la politique, les lobbies sabordent le système en finançant les campagnes
de propagande. Si les leaders de ce pays
voulaient empêcher les citoyens ordinaires de voter – et quelques sceptiques
pensent qu’ils veulent en effet les en empêcher –ils présenteraient les
candidats de la façon dont ils le font actuellement. Enfermés dans des luttes
intestines et politico-politiciennes, ils ne sont plus en phase avec la réalité
de leurs concitoyens.
Le
medium, comme l’a dit MacLuhan, est inévitablement le message. Une question sur l’Iraq avait l’avantage (et
la légitimité) d’être posée par la mère d’un soldat parti pour la seconde fois,
qui accusait les démocrates de laisser l’affaire traîner parce qu’ils ont peur
que les républicains les accusent d’avoir perdu la guerre. Des questions sur le salaire minimum (variable
selon les états) prenaient une autre tournure quand elles étaient posées par
des personnes qui le touchent.
Le
populisme affiché à l’écran n’était ni libéral ni conservateur, du moins pas
plus qu’il ne pourrait l’être dans le monde offline.
Des
questions également sur la reconnaissance de l’esclavage et ses réparations, deux
autres - dont une en chanson - qui blâmaient les impôts trop élevés. Quelque soit l’orientation de ces questions
elles avaient pour mérite d’être authentiques et de refléter réellement les
priorités des américains. Ces questions avaient une actualité et une
justesse qui font trop souvent défaut dans les discours préparés des
professionnels payés à cet égard. Les questions pourraient devenir encore plus fortes
dans les débats à venir si les organisateurs ne les filtrent pas et laissent la
liberté aux utilisateurs de YouTube de les choisir.
Au
regard du succès rencontré, choisir Internet comme nouveau canal médiatique de
masse est une réussite et donne tort à beaucoup de ses détracteurs. Dans un livre récent, « The Cult of
the Amateur : How Today’s Internet is Killing our Culture », Andrew
Keen soutient qu’en mettant des amateurs de toutes sortes en avant et sur des
plateaux télés, l’Internet « creuse la vérité, aigri le débat civique et
déprécie l’expertise, l’expérience professionnelle et le talent. »
Aujourd’hui,
il va de soi que l’expertise a encore un rôle important à jouer au sein des
débats présidentiels, il n’est aucunement question de s’en passer- elle est
d’ailleurs essentielle. Le débat YouTube
était en l’occurrence présidé par Anderson Cooper, présentateur CNN de renom. Son
professionnalisme, sa légitimité, son expertise ont contribué au succès de
l’évènement. Tous comptes faits, faire participer les citoyens à ces
discussions est par essence l’expression même de la démocratie. En attendant leur propre débat YouTube
planifié le 17 septembre prochain, les républicains ne sont plus aussi certains
de vouloir se moderniser à leur tour. Rendez-vous à la rentrée !